Livre Les jeudis muets

Forum de discussion autour du livre Les jeudis muets


Vous n'êtes pas connecté. Connectez-vous ou enregistrez-vous

Livre Les jeudis muets » Discussions autour du livre » Extraits du livre

Extraits du livre

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas  Message [Page 1 sur 1]

1 Extraits du livre le Mer 16 Avr - 18:04

Sylvie

avatar
Admin
Mon père s'explique

Mes chères petites filles,
[...] Je suis ravi d'avoir renoué avec vous deux. Je pensais qu'à terme la chance me favoriserait, car, s'il est facile d'exciter des enfants contre quelqu'un en leur racontant des mensonges, cela ne dure qu'un temps et lorsqu'ils s'aperçoivent qu'on les a trompés, il s'opère un revirement complet, ils n'admettent pas qu'on leur mente.
Vous n'avez peut-être pas compris pourquoi j'ai volontairement cessé de vous revoir après vos vacances de Noël à Évreux. Vous aviez dû être tellement remontées au préalable contre nous qu'il nous aurait fallu plusieurs jours avant que vous vous insériez dans l'ambiance de notre foyer. Vous grandissiez et compreniez le problème suivant le son de cloche, inexact, que l'on vous relatait et naturellement, vous preniez parti et vous nous jugiez. Je ne vous le reproche pas.
Nous en avons longuement discuté, Janine et moi, et j'en suis arrivé à penser que de vous héberger un week-end sur deux, quand vous ne m'étiez pas confisquées, vous ferait davantage de mal que de bien en provoquant, avant et après, des séances de recommandations et de questions qui devaient vous déboussoler. J'ai préféré couper les ponts momentanément, même au risque de me faire oublier. [...]



Dernière édition par Sylvie le Mar 17 Mar - 10:10, édité 4 fois

Voir le profil de l'utilisateur http://jeudismuets.forumactif.org

2 Re: Extraits du livre le Mer 16 Avr - 18:05

Sylvie

avatar
Admin
La valise

[...] Il prendra racine sur le parking de l'immeuble, pas certain de s'en retourner avec nous. Elle garnira la valise en lui vomissant des insultes dans le dos, une demi-heure de jouissance, de vengeance odieuse contre lui. Elle exhumera du placard des guenilles de rebut ayant subi des accrocs, usées jusqu'à la trame, quelques-unes raccommodées, d'autres pas. Jettera en tas les culottes déformées, sans élastique ni dentelle, exagérément bouillies dans la lessiveuse par mesure d'hygiène, qu'elle réserve au dépannage, [...] Elle ne se fatiguera pas à les plier, qu'il s'estime heureux d'embarquer la valise et les gosses. Quant aux robes, elle entassera pêle-mêle celles reléguées depuis des lustres sous la pile, pas totalement immettables. Parlons-en de la valise ! La plus endommagée, en carton bouilli, entourée d'une ficelle de chanvre, les charnières désolidarisées, les fermoirs abîmés, le couvercle de guingois, la liste de nos hardes sordides scotchée dessus, pointée au retour pour vérifier que l'énumération et le trousseau concordent.
Le parcours entre chez nous et la voiture nous semblera immense, tant nous aurons honte de longer les fenêtres du voisinage, fagotées de loques semblables à celles de la valise que Chantal portera. Détaler traduirait notre contentement, ce qui nous vaudrait une sanction ; lambiner nous attirerait les railleries grossières des commères du quartier. Nous forcerons l'allure à l'endroit précis localisé minutieusement au préalable où nous nous dérobons à sa vue des baies. Chantal glissera en tête, Annie lui emboîtera le pas, je collerai ses talons, les épaules dans mes chaussures, dissimulée dans son ombre, ridicule. Avance ! Le ridicule ne tue pas.
Il feindra de ne pas s'en apercevoir. Il sautera de la voiture pour nous embrasser, vainqueur pudique, et comme s'il s'agissait d'un paquet fragile, il saisira la valise à deux mains, avec d'infinies précautions, cérémonieusement, pour la caser dans le coffre. Nous ne décoincerons pas un traître mot jusqu’à la frontière entre Offranville et Châteaubriant, la borne scellée à un emplacement différent suivant que l’on se prénomme Chantal, Annie ou Sylvie, sujet possédant un vécu singulier. Le trajet nous purifiera, ressuscitera le père assassiné. Chantal se renfrognera sur le siège passager, persuadée que sa présence à ses côtés lui enlèvera l'affection de sa mère. [...]
Au bout d'une cinquantaine de kilomètres à étouffer dans l’habitacle, à haleter dans son dos, recroquevillée, les poings et les mâchoires serrés à bloc, serrée dans ma honte et mes hardes en face du rétroviseur empli de ses yeux couleur de pluie, adolescente inhibée, le silence m'oppressera, attentive à recouvrer son amour sans excès de démonstration et à venir à résipiscence pour lui avoir infligé autrefois les vacheries inventées par sa persécutrice. Pour qu'il me susurre le prénom de Fina.
Dans ce passage éprouvant, Annie naviguera entre les obstacles. Elle abordera les problèmes un à un en se fiant à son intuition, elle les résoudra en proportion de ses besoins de cicatriser ses blessures psychologiques.
Châteaubriant indiquera l’aboutissement du passage, des porte-à-faux. Nous tremperons dans un bain inaccoutumé, javélisées de nos souillures, décapées des cheveux aux orteils, nos friperies empilées en vrac dans la valise ficelée à triple ficelle, à triple nœud pour isoler ces nippes pestiférées. Hier est enterré, vive demain. [...]



Dernière édition par Sylvie le Mar 17 Mar - 10:12, édité 1 fois

Voir le profil de l'utilisateur http://jeudismuets.forumactif.org

3 Re: Extraits du livre le Mer 16 Avr - 18:05

Sylvie

avatar
Admin
La maison du bonheur

[...] Un jour, j'aurai une maison, une maison hospitalière, où l'on sera deux d'abord et plus ensuite. Une hutte de lutins qui se révélera château. Elle aura des murs crépis de neige, sur un pignon un fer à cheval de mon pépé, accroché en U, le U de unisson, un toit de tuiles, des volets bleu Majorelle barrés de Z ‒ non pas des volets percés de trèfles identiques à ceux de Saint-Aubin, ni les volets à fentes d'Offranville, des volets pleins qui aveuglent les pièces ‒, équipés d'arrêts à tête de bergère, des rideaux de dentelle frissonneront aux fenêtres entrebâillées. Elle sera entourée d'un jardin, oh ! pas bien spacieux, un jardinet pour l'aubépine et le seringa, pour les hirondelles, pour la ciboulette, le cerfeuil et le thym. J'y planterai un arbousier qui nous abritera contre les catastrophes et recueillera nos confidences. Il croîtra plus vite que nos petits, arrosé de leurs rires, de leurs larmes, et quand ils quitteront le nid il atténuera le contrecoup de leur absence. Le zéphyr séchera le linge sur un fil tendu du grillage au cerisier, je le rassemblerai dans des corbeilles en osier houssées de vichy bleu et blanc et l’alignerai dans l’armoire en superbes piles sur des pochons de lavande. Dans le feu le chêne pétillera longuement, il donnera du lustre à nos figures, dessinera des silhouettes sur le carrelage et projettera des flammèches à nos pieds. Tandis que les flammes lécheront les lions du contrecœur, que la résine gouttera sur les braises, nous deviserons joyeusement, quiets, et le printemps nous surprendra, étourdis de le respirer si tôt. [...] Dans notre nid nous apprêterons un berceau à bascule enjolivé d'un ciel de lit en tulle. Le portail ne fermera pas à clé, le bonheur pourra s'inviter. [...]



Dernière édition par Sylvie le Mar 17 Mar - 10:05, édité 1 fois

Voir le profil de l'utilisateur http://jeudismuets.forumactif.org

4 Re: Extraits du livre le Mer 16 Avr - 18:06

Sylvie

avatar
Admin
Portrait de mon père

[...] Elle nous enjoint de le haïr en le dépeignant semblable à un monstre, issu d'une lignée maudite, elle assure qu'il dissimule d'incalculables défauts, qu'il était incapable de nous langer, qu'il ne se lave pas, qu'elle lui rabâchait de changer de chemise, sa mise négligée, qu'il a de qui tenir, le schnock de Barbapoux, dépenaillé, sa sacoche en bandoulière, braconne dans les champs pour chaparder des patates ici et là, fouille les poubelles, ramasse les clous, les boulons, les bouts de ficelle, les mégots pour les rouler en cigarettes, et, par-dessus le marché, lors de ses errances, gras de ses rapines, il loche les arbres au passage, que la moitié des Simon, de vile origine, est affectée de tares, que je suis trop petite pour comprendre et que, si je savais ce qu'il nous a fait, mon attitude désagréable envers elle tournerait court. Quoi qu'il en soit, elle le traînera en justice pour qu'il répare et nous immunisera contre ces moins-que-rien méprisables.
— Des monstres, vous m’entendez, des monstres ! [...]

Les gifles

[...] Les gifles en veux-tu en voilà, plus que notre part, pour nous inculquer des principes rébarbatifs sans discernement, pour redresser, pour mater, la violence d'un puissant par sa position qui, pour se libérer, s'appuie sur un faible, la recette commode de celui qui sèche sur le vocabulaire, la gifle supplée le langage défaillant. Sa main qui ne caresse pas, sa main aux ongles acérés qui mutile. [...]

Les humiliations

[...] Au préalable ils (ses convives) doivent endurer ses jérémiades égrenées aussitôt qu'elle leur souhaite la bienvenue. À l'en croire, nous sommes les mioches les plus récalcitrantes, coléreuses, sournoises, infernales, qu'elle sermonne et menace constamment pour leur bien, pour ne soutirer que le minimum, des cabochardes irrécupérables. « Y’en a pas une pour racheter l’autre, plus butées qu'une mule ! » Elle détaille minutieusement mes bêtises, sa constance pour me dresser et améliorer mon caractère. Elle se lamente sur son infortune, crache sur le dos de son ex, prend son frère à témoin. Il s'abstient d'entrer en contradiction avec elle, il a sacrifié un copain. Pendant qu'ils trinquent à leur santé, je me plaque contre le buffet ou dans l'embrasure de la porte à deux vantaux, figée, raide comme un I majuscule, à essuyer son avanie et son cortège de remontrances, dévisagée par ses invités et je me sens honteuse, sale dans mes entrailles d'une saleté de suie qui ne se nettoie pas, blessée d'une blessure qui ne se soigne pas. Plus immonde que moi, cela ne se trouve, même sous les ruines des cimetières. Je suis vraiment moche, indigne de respirer, l'opprobre de ma famille. La mer ne serait pas assez vaste pour me purger de mes souillures. Au cours de son éternel monologue, je quête une expression sur les visages, je n’éveille pas d'écho : ni démonstration ni attitude de bienveillance qui amoindrirait mon angoisse. Ses convives n’opposent pas de démenti à sa tirade désobligeante, ils ne nous disculpent pas, complices de ses agissements par leur silence. Je n'ose plus bouger : de mon comportement dépendra l'état psychologique de ceux qui me sont chers. Je serais perverse ! C’est abominable. Aux interdits qu'elle m'impose j'ajoute les miens. Plus je redresse la barre, plus mes imperfections et erreurs se multiplient, insoutenables. Ma confiance en moi chancelle. En se servant copieusement, ils finissent par m'ignorer. Je baisse le menton sur la nappe et une précaire paix m’effleure. [...]
[...] Tandis qu'elle les raccompagne à leur voiture, je bois les fonds de vin dans les verres. Le bienfait du breuvage engourdit ma conscience et me déleste du malaise que son réquisitoire provoque. [...]

La fête des mamans

[...] Petite, je lui remettais la babiole réalisée à la communale dans le cadre des ateliers d'éveil, une poule, un poussin ou un cœur en feutrine pour piquer les épingles, un collier en pâtes peintes, une rose qui lui ressemble tant, décalquée sur une carte, le mot maman tracé en pétales et un compliment à l'encre violette en pleins et en déliés, sans rature, les deux feuillets assemblés par un ruban de taffetas écru.
Je réprouvais cet exercice collectif où les élèves s'impliquaient dans sa réalisation, où, fiévreusement, père et enfant se concertaient sur le moment opportun de la lui offrir, pendant que je songeais à son interprétation désobligeante. Moi, je lui aurais bien calligraphié en pétales de marguerites qu'elle était la plus belle des mamans, mais un masque de haine recouvrait son visage.
— Tu as des choses à te reprocher pour te fendre de ça ?
— Ça ?
Je courbais l'échine sous l'humiliation. [...]

Voir le profil de l'utilisateur http://jeudismuets.forumactif.org

Contenu sponsorisé


Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut  Message [Page 1 sur 1]

Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum